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Secouez et remuez : Ajouter une perspective de sécurité humaine à l'Agenda 2030 pour le développement durable

14 juillet 2020

  • Auteurs: Gabriele Köhler, Des Gasper, Richard Jolly, Tamara A. Kool, Mara Simane

Secouez et remuez : Ajouter une perspective de sécurité humaine à l'Agenda 2030 pour le développement durable
Ce blog fait partie de la série UNRISD Covid-19, dans laquelle les auteur-e-s se penchent sur la répartition inégale des impacts de la pandémie et de la réponse à la crise, ainsi que les moteurs sociaux, politiques et économiques de ces disparités. La série mettra à contribution les réseaux de l'UNRISD et s'appuiera sur son vaste corpus de recherches en matière de développement social. Elle tentera d’apporter des réponses fondées sur des données probantes à la crise actuelle au fur et à mesure qu'elle se développe et de suggérer des stratégies viables pour un avenir où des crises similaires seront non seulement moins dévastatrices, mais aussi moins susceptibles de se produire.



La nécessité d'accélérer l'action sur l'Agenda 2030

L’Agenda 2030 et les Objectifs de développement durable (ODD) répondent au défi de l'humanité de vivre humainement, justement, durablement et en paix sur notre planète interconnectée. La poursuite de l'Agenda est inévitablement soumise à des forces qui le « secouent et le remuent », comme l'illustre l'actuelle pandémie du COVID-19. Nos cadres d'analyse doivent donc tout autant être secoués et remués, afin d'être plus perspicaces et plus réactifs face aux nouveaux défis, risques et menaces réels, ainsi qu'aux craintes subjectives et à leurs répercussions.

Ce mois-ci, les États membres des Nations Unies se réunissent virtuellement pour le Forum politique de haut niveau, l'organe des Nations Unies chargé du suivi de l'Agenda 2030 pour le développement durable. Le thème général est « Action accélérée et voies de transformation : réaliser la décennie d'action et de résultats pour le développement durable ». La nécessité d'une accélération était déjà évidente l'année dernière, lorsque l'examen de l'Agenda 2030 par le Secrétaire général a révélé que de nombreux pays manquaient la cible pour un grand nombre de ODD. Depuis le récent point culminant du multilatéralisme en 2015, lorsque l'Agenda 2030 et l'Accord de Paris sur le changement climatique ont été adoptés, la gouvernance mondiale a régressé sur de nombreux fronts et sur des points importants à mesure que les idéologies nationalistes exclusivistes se sont répandues.

La pandémie du COVID-19 a mis en évidence les innombrables disparités dans les chances de vie et les multiples insécurités auxquelles les gens sont confrontés. La pandémie et les crises qui en découlent nous ont fait prendre conscience de nombreux problèmes, souvent liés entre eux : des vulnérabilités persistantes et interconnectées qui touchent de nombreux groupes spécifiques et marginalisés ; de l'élément de surprise et du défi que représente la réponse au risque et à l'incertitude ; de la nécessité de réfléchir davantage à la fragilité et de promouvoir la résilience ; de la nécessité de disposer de biens publics ayant une capacité de pointe et de la vulnérabilité de nos économies du « juste à temps » ; de la nécessité d'une coopération intersectorielle et internationale ; et bien plus encore. Elle a renforcé les arguments avancés par de nombreuses agences des Nations Unies pour renforcer la préparation aux catastrophes, notamment l'OCHA, l'OMS, le PAM, l'UNICEF ou la CCNUCC.

La pandémie a notamment mis à nu la « violence de l'inégalité sociale ». Nous devons donc examiner les objectifs, cibles et indicateurs des ODD pour voir s'ils sont conceptuellement, politiquement et techniquement équipés pour répondre à tous les défis qui pourraient les empêcher d'être atteints, surtout si nous sommes déterminés à accélérer le processus.

Ainsi, la pandémie a déclenché une « secousse » planétaire, montrant à quel point les perturbations sanitaires, économiques, sociales, écologiques, politiques, personnelles et autres peuvent être graves et généralisées. Elle nous rappelle ainsi les réflexions—et les décisions—sur la sécurité humaine qui, depuis ses formulations initiales il y a 75 ans, jusqu'à la résolution 66/290 de l'Assemblée générale de 2012, s'étaient engagées à garantir le droit de vivre à l'abri de la peur, du besoin et dans la dignité. Comme l'a souligné le Rapport mondial sur le développement humain de 1994, la sécurité humaine est « centrée sur l'être humain », par opposition à la sécurité géopolitique qui est centrée sur l'État.

Pourquoi ajouter la sécurité humaine ?

Mesurer les progrès réalisés par rapport aux 17 ODD et à leurs 169 objectifs est assez intimidant et exigeant. Pourquoi, en plus, vouloir appliquer une perspective de sécurité humaine ? Parce que les risques, les défis, les surprises et les menaces ne sont pas mis en évidence dans les ODD. La sécurité humaine n'est mentionnée qu'en rapport avec la sécurité alimentaire ou l'insécurité alimentaire dans l'Agenda 2030. Tels qu'ils sont formulés, les ODD supposent en grande partie un environnement politique et d'action mondial stable et en constante amélioration, en mettant de côté la myriade de complexités que nous pouvons rencontrer, que nous rencontrons et que nous continuerons à rencontrer. La réflexion sur la sécurité humaine peut être utile en fournissant une base intellectuelle, opérationnelle et inspirante pertinente. Elle peut affiner à la fois les diagnostics ex ante et les réponses ex post, et intégrer l'attention portée aux insécurités objectives, telles que le manque d'accès aux revenus, à la nourriture, à un travail décent, aux services de santé ou à l'éducation, aux infrastructures ou à la sécurité personnelle. Elle peut également sensibiliser aux insécurités subjectives, c'est-à-dire aux perceptions de l'insécurité, qui peuvent être correctes ou non, mais qui façonnent la confiance et les choix politiques. L'idée de sécurité humaine offre donc un complément essentiel à la réflexion et aux actions en cours dans le cadre de l'aspiration à satisfaire les ODD, car les insécurités se présentent sous des formes diverses et fluctuantes dans la vie quotidienne de la plupart des gens, produites par des forces locales, nationales, internationales et mondiales. L'analyse de la sécurité humaine nous aide à poursuivre l'engagement de l'Agenda 2030 de ne laisser personne de côté et soutiendrait les progrès vers des processus porteurs de transformation plus substantiels s'attaquant aux causes profondes et se préparant aux crises.

On peut décomposer l'analyse de la sécurité humaine en une série de questions :
  1. La sécurité pour qui ? Qui sont les agents considérés ?
  2. Quel sécurité ? Dans le cadre général de la « survie, des moyens d'existence et de la dignité », quelles sont les valeurs qui retiendront l'attention, à un moment et en un lieu particuliers ?
  3. Sécurité par rapport à quels défis, risques et menaces ?
  4. Sécurité et menaces telles que perçues par qui ?
  5. À qui doit-on répondre ?
  6. Par quels moyens ? Par exemple, par le biais (et/ou par la mise à niveau) des institutions existantes, ou par l'innovation ou la transformation ?
  7. Dans quelle mesure ? Quels sont les seuils minimums et les niveaux cibles qui devraient prévaloir ?

Les rapports, analyses et décisions politiques des ODD peuvent bénéficier des principes et méthodes qui ont été articulés et appliqués dans les études sur la sécurité humaine. De nombreux outils disponibles peuvent être utilisés pour reconnaître et aider à gérer les menaces dans la vie quotidienne des gens, en commençant par identifier les « points chauds » où de multiples menaces peuvent coïncider, interagir et s'intensifier, et sur cette base commencer à comprendre et à accroître la résilience humaine. Cette perspective tient également compte des perceptions subjectives des individus et des groupes, qui sont essentielles : écouter les gens, et apprendre en comparant et en contrastant les perceptions des valeurs prioritaires, des menaces et de la sécurité. On peut également utiliser les indices de sécurité humaine et une focalisation flexible. En accord avec l'aspiration de l'Agenda 2030 à être porteur de transformation, l'approche de la sécurité humaine est orientée vers la comparaison systématique des différentes voies politiques.

Alors, que suggérons-nous ?

Nous proposons d'ajouter une perspective de sécurité humaine dans les processus de planification et de mise en œuvre des ODD au niveau national et dans les arènes multilatérales. Nous suggérons que le système des Nations unies établisse des liens plus étroits entre les travaux sur les ODD et les domaines connexes de la réduction des risques de catastrophe, du développement humain et de la sécurité humaine, afin de reconnaître et de traiter plus systématiquement les menaces et les risques qui peuvent compromettre l'Agenda 2030 et les trois libertés à la base de l'approche de la sécurité humaine : vivre à l'abri de la peur, vivre à l'abri du besoin et vivre dans la dignité. Nous suggérons aux gouvernements d'adopter une optique de sécurité humaine afin de centrer leur réflexion sur la sécurité. Diverses expériences nationales, y compris dans la crise actuelle de COVID-19, suggèrent qu'une approche politique axée sur la sécurité humaine peut promouvoir et renforcer un contrat social, aider à articuler et à soutenir la réalisation des droits fondamentaux et des responsabilités pour tous, et apporter une attention et une reconnaissance aux perceptions et aux craintes des gens. Nous suggérons que les milieux de la recherche mobilisent et approfondissent les nombreux outils disponibles en recherche et en politiques publiques, et partagent mieux et de manière plus proactive le savoir de la recherche sur la sécurité humaine. Pour citer le secrétaire général des Nations unies, M. Guterres : : « La sécurité humaine incarne la promesse fondamentale de l'Agenda 2030 : ne pas faire de laissés-pour-compte ». (Antoine Guterres [Secrétaire général des Nations unies] 2019). Pour ce faire, nous devons nous secouer et nous remuer.

Quelques lectures supplémentaires...
A propos des auteur-e-s
Des Gasper (ISS, Erasmus Université de Rotterdam, Pays-Bas)
Richard Jolly (IDS at Université de Sussex, Grand Bretagne)
Gabriele Koehler (chercheuse senior associée UNRISD, Allemagne)
Tamara A. Kool (UNU-MERIT, Maastricht University,Pays-Bas)
Mara Simane (Riga, Lettonie)

Photo par Macau Photo Agency (domaine public via Unsplash)

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This article reflects the views of the author(s) and does not necessarily represent those of the United Nations Research Institute for Social Development.